Mon père ne m'a pas appris à dormir.

Un parcours fait de hauts et de bas, un humour grinçant et un optimisme inaltérable, Franck est un personnage haut en couleurs, attachant et bouleversant. Dans le cadre d'un partenariat avec le bailleur social Logiparc, l'équipe technique du Service Habitat et Logistique d'Audacia a travaillé avec Franck  pour la remise en état du logement qu'il quittait. Le dispositif d'auto-réhabilitation accompagnée (ARA) lui a permis, de rendre un logement en parfait état et, dans le même temps, de reprendre pieds une activité manuelle, un rythme de travail soutenu et des objectifs concrets.

Aujourd’hui, j’ai 59 ans et il faut que je donne un sens à ma vie. Peut-être en tant que bénévole ou en donnant des cours de compta à des jeunes. C’est facile la compta quand on est concret.
 

Une belle petite vie de famille

J’ai débuté dans la vie active en tant qu’animateur dans une colonie de vacances. J’étais doué ; je suis devenu formateur d’animateurs pour dispenser des stages de perfectionnement de l’expression orale. J’ai rencontré une femme, je me suis marié. Nous avons eu un premier enfant. Ça a changé ma vie. J’ai découvert le rôle de papa. J’avais la chance de changer la spirale de l’absence du père. C’était de nouvelles responsabilités pour moi. Il fallait que je trouve un travail plus sérieux.

Je me suis remis aux études et j’ai passé un BTS comptabilité que j’ai raté de peu. Ça ne m’a pas empêché de décrocher un boulot dans un cabinet comptable. Comme j’étais bosseur, j’ai grimpé les échelons et j’ai occupé successivement plusieurs postes de responsable administratif et financier dans différentes sociétés. Nous avons eu un deuxième fils.

Et malgré des problèmes de santé importants pour cet enfant, nous avions une belle petite vie de famille. En 1989, j’ai été recruté pour le poste de chef comptable dans une grande surface d’Angoulême. Nous avons déménagé dans une belle propriété de Magnac-sur-Tours, un grand jardin, une jolie maison ...

 

Quand ça dérape

En Charente, ma femme a trouvé un travail. Et un amant par la même occasion. Ça a été une période très compliqué pour moi. J’ai perdu pied professionnellement et, dans ce genre de société, ça ne pardonne pas. J’ai donc quitté mon emploi. A ce moment-là, j’ai eu le choix entre deux postes : l’un responsable administratif dans une filiale d’un grand groupesur Limoges et l’autre patron d’un dépôt en Loire et Cher. J’ai choisi celui-là parce que je devenais enfin numéro 1. Je pensais que ce poste me ramènerait tout : ma femme, mes enfants, ma vie de famille. En entretien, j’avais convaincu le DG de la maison mère en lui disant « Travailler à aimer, aimer à travailler, c’est la même chose. ».

Je me suis donc installé dans le Loir et Cher. Je bossais énormément et je faisais le trajet jusqu’à Angoulême presque tous les week-end pour voir mes fils. Quand je les ramenais chez moi, c’était deux allers-retours, quatre fois 250 km dans le week-end. Mais, ça ne m’a pas rendu ma femme.

Au bout d’un an à ce rythme-là, j’étais dans une totale insatisfaction de vivre. J’ai démissionné et je suis reparti sur Angoulême. Je me suis installé chez une femme qui m’aimait mais que je n’aimais pas. Elle était médecin. Elle payait tout. Je ne travaillais pas. Je buvais beaucoup. Je n’étais pas très fier de moi mais ça me convenait. C’était confortable. Ça a duré 2 ans et demi.

 

L’absence de mon père

Ma mère est morte de fatigue à 65 ans. Elle avait découvert que mon père, dont elle était toujours amoureuse, menait une double vie. Depuis que j’étais petit, il montait à Paris la semaine pour son travail mais revenait tous les week-end avec elle à Niort, puis à Châtellerault. Avec son linge sale. Mon père était d’une famille bourgeoise. Ma mère venait de la campagne. Très jeune, on m’avait mis en pension à quelques centaines de mètres de la maison. Les pères apprennent à dormir aux enfants, les mères à manger. Mon père ne m’a pas appris à dormir. Il ne m’a pas appris à nager.

Je n’ai découvert la double-vie de mon père qu’à la mort de ma mère quand je lui ai demandé ce qu’il allait devenir. Il m’a alors avoué sa liaison depuis 25 ans avec une femme qui avait été la meilleure amie de ma mère à une certaine époque. Cet aveu a été un électro-choc pour moi. Il m’a renvoyé à ma situation de mensonge. Je vivais avec une femme que je n’aimais pas à Angoulême et j’avais une maîtresse à Poitiers. C’était un couple d’amis. Elle s’ennuyait avec son mari. Je pensais que c’était juste un coup de tête, qu’elle se lasserait vite d’un amant et retournerait vers son mari. J’ai joué à l’apprenti-sorcier. Mais, ça ne s’est pas passé comme ça. Son mari a découvert notre liaison et ils ont divorcé avec perte et fracas.

 

Changer de vie

Après le décès de ma mère et ce que j’avais découvert de mon père, je me suis dit qu’il fallait que je change de vie. J’ai quitté la femme avec laquelle je vivais, suivi une cure d’alcoologie et retrouvé un travail de responsable administratif à Niort. Au bout de 5 mois, mon contrat s’est terminé et je suis retourné à Poitiers où j’ai retrouvé ma maîtresse. Je me suis installé chez elle mais ça ne se passait pas très bien entre nous. Elle m’a mis à la porte et je me suis retrouvé en foyer pendant 5 mois. Les conditions de vie étaient très mauvaises. Heureusement, j’ai retrouvé un emploi en tant que collaborateur dans un cabinet comptable et j’ai rapidement pu reprendre un appartement. C’est alors elle qui est venu s’installer chez moi et on a vécu ensemble quelques temps. Elle buvait. Ou pas. Moi aussi.

Je suis parti à Châtellerault pour un autre poste de responsable administratif. On a vécu séparé mais on était toujours ensemble. Elle a retrouvé un boulot. Ça nous convenait très bien. Puis, il y a eu le suicide de son fils à 20 ans. C’était il y a 6 ans. Elle ne s’en est jamais remise.

 

La mauvaise rencontre et la case prison

Côté professionnel, je me suis associé avec quelqu’un pour monter une société de rénovation/décoration d’hôtel sur Paris et région parisienne. Il était un peu magouilleur, interdit de gérer mais il avait des moyens financiers. J’étais gérant de la société pour toute la partie administrative et financière. Il s’occupait du commercial et de tout l’opérationnel. Nous avions une douzaine de salariés pour un chiffre d’affaires d’environ 4 millions d’euros. Après deux ou trois ans, nous avons réalisé des chantiers l’étranger et notamment en Algérie. L’argent versé sur un compte local n’a jamais été rapatrié en France dans sa totalité. Il avait la main sur le compte. Il a fait des virements pour sa rémunération et la mienne en entier, seulement à 30 % pour les salariés et rien pour payer les factures de nos fournisseurs.

Un salarié a porté plainte. Tout s’est emballé très vite : convoqué à la police judiciaire, garde à vue de 48 heures, transfert menottes aux poignets et comparution immédiate. Mon avocat commis d’office a été exceptionnellement bon ! Il m’a défendu en admettant que je n’étais « devenu délinquant qu’à partir de 55 ans. » Après plusieurs mois d’attente, le jugement est tombé : 2 ans dont 9 mois fermes. On avait fait une demande pour le bracelet électronique. Tout était prêt. Mais le JAP et le procureur ont jugé que ce n’était pas suffisant. J’ai eu un régime de semi-liberté. T’es dehors à 9 heures du matin et tu dois être rentré à 17 heures. C’est un système très inconfortable. T’as la pression de l’horaire. Un jour, j’ai eu 20 minutes de retard. Les surveillants m’ont pris de haut. Je me suis énervé et c’était fini de ma semi-liberté. J’ai été menotté et emmené direct à Vivonne avec les sirènes comme si j’étais un dangereux criminel.

La prison, c’est horrible. Ce n’est pas la violence, les petits trafics et tout ce qu’on imagine. Le plus violent, c’est la solitude. Tu es enfermé 22 heures par jour dans une pièce de même pas 10 m2 avec un type que tu ne connais pas. Quand je suis sorti, j’ai mis 6 mois à surmonter le traumatisme de la prison. Je sursautais au moindre bruit.

 

Une prière pour Owen

Quand je suis sorti de prison, le vide s’était fait autour de moi. Les amis avaient disparus. Ma maîtresse avait pris de la distance. Mes enfants ne me parlaient presque plus, surtout l’aîné. Heureusement, j’avais pu garder mon appartement, sinon je me serai retrouvé à la rue, avant d’avoir une place en foyer à cause des listes d’attente importante. J’habitais dans le bourg de Saint Benoit. Le bout du monde ! Sans voiture personnelle, le moindre rendez-vous devient une expédition. Dans ces conditions, c’était difficile de trouver un travail. Je m’étais même pas inscrit dans une agence d’interim parce que tu peux refuser un boulot, une fois, deux fois, mais après tu es rayé de la liste, on te propose plus rien. J’ai préféré attendre d’être dans de bonnes conditions pour chercher du travail.

Côté financier, la situation s’est vite dégradée. Je touchais 450 € de RSA et j’avais 330 € de loyer. Je n’ai plus eu la possibilité de payer mon loyer. J’ai été menacé d’expulsion. Finalement, après négociation avec le bailleur social, j’ai pu changer d’appartement, la contrepartie étant de remettre en état le logement que je quittais pour qu’il puisse être remis à la location rapidement après mon départ. J’avais 15 jours pour faire tous les travaux avec l’aide d’un animateur technique d’Audacia. J’ai vraiment bossé à fond et Patrick a été super, très calme et pédagogue. L’état des lieux de sortie s’est très bien passé. Cette étape de l’auto-réhabilitation m’a permis de me réinvestir dans un projet et de démarrer avec un esprit positif dans le nouveau logement.

Aujourd’hui, j’habite aux 3 Cités. J’aime bien parce que ça bouge. Il y a des associations, de la vie … beaucoup d’incivilités aussi, malheureusement. Je touche le RSA et je vais au Restos du Cœur. Contrairement à d’autres, je ne considère pas tout cela comme un dû et j’ai envie de reprendre une activité. Peut-être en tant que bénévole, dans un premier temps. Mais, je vais aussi m’inscrire dans une agence d’interim. Je reprends contact avec mes fils progressivement. Ils habitent Bordeaux. Le plus jeune sera bientôt osthéopathe.

Lire m’a toujours apporté beaucoup de satisfaction et de réconfort. En ce moment, c’est le roman Une prière pour Owen de John Irving qui m’inspire. Je me dis que j’ai quelque chose à faire dans cette vie et que je vais bien finir par trouver.

 
Service Habitat et Logistique

Juillet 2016 

Crédit photo 1 : 7 à Poitiers

 

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