L'exil encore et encore ...

Passés devant la Cour Nationale du Droit d’Asile (CNDA) mi septembre, Eldar et Anita* attendent ces jours-ci la réponse qui indiquera s’ils sont autorisés à rester en France ou pas. Malgré cette situation d’incertitude angoissante, ils évoquent la solidarité qu’ils connaissent en France, la sécurité pour eux et pour leurs enfants Asen et Elina* et le soutien qu’ils reçoivent de leurs employeurs, des collègues, des maîtresses, des voisins, de tous leurs amis français.

Ils nous renvoient ainsi l’image d’une France accueillante et sécurisante pour ceux qui ont fui leurs pays, leurs racines, ceux qui ont tout laissé derrière eux et tout perdu.

Né de père azerbaïdjanais et de mère arménienne, Eldar a vécu en Azerbaïdjan jusqu’à l’âge de 24 ans. Il raconte son premier exil.
 
Eldar. « En 1992, une guerre a éclaté entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie. Dans tous les villages proches de la frontière, les arméniens étaient chassés de leurs maisons et renvoyés dans leurs pays. Avec ma mère, on a pu rester parce que mon père nous protégeait. Mais il est décédé en 2007 et nous n’avons plus eu de protection. Mon oncle est venu nous voir pour nous dire de partir parce qu’ils ne voulaient pas d’arméniens chez eux. Nous avons répondu que ce n’était pas possible, c’était chez nous. Il nous a alors battus violement. Il nous a donné 2 ou 3 jours pour partir, mais il revenait souvent pour nous frapper. Ma mère a été grièvement blessée. Elle a été emmenée à l’hôpital. Après, un ami de mon père m’a dit qu’elle était morte. Mais je ne sais pas. Je n’ai pas vu son corps. Je ne sais pas si elle a été enterrée. Moi, j’ai été encore beaucoup frappé. Je leur ai dit de me tuer tout de suite. Ils m’ont répondu : « Non, on va pas te tuer mais tu vas mourir doucement à force de te faire mal». J’ai été emmené au commissariat de police. L’ami de mon père m’a dit qu’il fallait que je m’enfuis. Il m’a donné un contact avec un chauffeur qui pouvait m’emmener en Russie. »
 
Eldar. « Je suis parti sans rien, ni papiers, ni argent, ni souvenirs. J’ai couru pendant 2 heures sans m’arrêter. J’ai retrouvé le chauffeur et on a pris la route. Pour passer la frontière, je me suis caché dans la remorque réfrigérée. Quand nous sommes arrivés dans un village russe, il m’a dit : « C’est fini. Je ne peux plus rien faire pour toi. » Je suis descendu du camion et je me suis retrouvé seul et sans argent. Après quelques jours le gardien du marché m’a aidé. Il m’a permis de m’installer dans une petite pièce à côté de son bureau et j’ai fait des petits boulots sur le marché. Petit à petit, j’ai appris à bien parler russe et j’ai pu trouver un travail dans un salon de coiffure. C’était mon métier. J’étais coiffeur en Azerbaïdjan. En 2008, j’ai rencontré Anita.»

 
D’origine arménienne, Anita vivait en Azerbaïdjan avec ses parents quand la guerre s’est déclarée. Son père a été tué. Elle a fui en Russie avec sa mère et des voisins. Elle avait à peine 1 an.
 
Anita. « Quand on est arrivé en Russie, on a été hébergé dans une petite chambre chez des personnes âgées. En échange, ma mère s’occupait d’eux, du ménage et des courses. Ils étaient très gentils avec nous. J’ai été scolarisée dans une école arménienne. Dans cette ville, il y avait beaucoup d’arméniens qui avaient fui pendant la guerre. Ma mère avait trouvé un travail chez un dentiste. Quand j’ai fini mes études, son patron m’a embauchée comme assistante dentaire. Ma mère ne se remettait pas de la disparition de mon père. Elle était souvent malade. Elle est décédée en 2005. J’avais 18 ans et je me suis retrouvée toute seule. J’ai rencontré Eldar en 2008. Il est venu au cabinet dentaire où je travaillais. Ca a été un grand bonheur pour moi. »

 
Ils s’installent ensemble et mènent une vie presque tranquille avant un deuxième exil.
 
Eldar. « En Russie, on n’avait pas de papiers mais comme on travaillait, on avait de l’argent. On pouvait payer la police quand il y avait un contrôle et ils nous laissaient tranquille. Moi, je leur faisais même des cadeaux comme ça, sans raison, pour être bien avec eux. En 2009, on a eu un petit garçon, Asen. En 2011, j’ai pu ouvrir un petit salon de coiffure à moi. La mafia a commencé à me demander de l’argent pour avoir le droit de travailler. Au début, j’ai payé 5 ou 6 fois. Mais j’ai été malade  à un moment et je n’ai pas pu travailler. Je n’avais pas d’argent pour les payer. Il m’ont frappé et ils m’ont dit : « On revient dans 10 jours et tu nous payes 2 000 $. » Ils ont menacé ma femme et mon fils. Quand ils sont revenus, je n’avais pas l’argent, ils ont tout cassé dans le salon et ils m’ont encore frappé. Ils m’ont dit : « On revient dans 15 jours et tu nous payes 3 000 $. » Le propriétaire du local a porté plainte auprès de la police en disant que j’avais tout saccagé. Il savait que ce n’était pas moi mais il avait peur de la mafia. Comme je n’avais pas de papiers, c’était un problème parce qu’ils menaçaient de nous renvoyer en Azerbaïdjan. La mafia nous menaçait et nous risquions d'être explusés. Je ne pouvais plus protéger ma famille. On a dû prendre une décision rapidemment. Ce n’était plus possible pour nous de rester en Russie. »
 
Anita. « On a tout vendu en quelques jours : mes bijoux, le frigo, les meubles, … On avait besoin de 5 000 $ pour pouvoir quitter la Russie. On nous a fourni des faux papiers et on a pris l’avion jusqu’à Paris. Là, le passeur a repris les faux papiers et nous a emmenés à Saintes. Il nous a laissés sur un parking en nous montrant un bâtiment et en disant : « Là-bas, ils pourront vous aider. » On n’avait presque pas d’argent et on ne parlait pas français. C’était en décembre. Il faisait très froid. J’étais enceinte de 7 mois. C’était très difficile. On a été pris en charge par le CCAS de Saintes et orientés vers la Croix Rouge. Il n’y avait pas d’hébergement d’urgence de disponible à cause du froid et de la neige. Le directeur de la Croix Rouge est allé dormir chez des amis et il nous a laissé son appartement pour quelques jours. On a eu un rendez-vous à la Préfecture. Après, on a été logé dans une petite chambre d’hôtel pendant 2 mois. C’était difficile. On ne pouvait pas se faire à manger.  Ensuite, on nous a parlé du CADA (Centre d’Accueil des Demandeurs d’Asile) et nous sommes arrivés à Poitiers. On nous a installés dans un appartement. On était en sécurité. Elina, notre petite fille est née. »

 
Ce sont alors presque 4 années de démarches qui commencent avec en parallèle une très belle intégration.
 
Eldar. « Au début, c’était difficile. On était malade. On ne dormait presque pas. Eldar avait beaucoup de tension. Mais maintenant, c’est bien. Ici, nous avons la protection pour notre famille. On a pris des cours de français au Secours Populaire et à la MJC Aliénor d’Aquitaine. Les enfants vont à l’école. Cette année, Elina est rentrée en petite section et Asen en CP. Il aime beaucoup l’école et il aime bien faire ses devoirs. Asen fait aussi de la gymnastique et on joue tous les deux aux échecs avec le club des 3 cités. En 2013-2014, nous avons été champions par équipe du Poitou-Charentes. »
 
Asen montre fièrement les coupures de journal et son cahier d’exercices ponctué de tampons « champion » et « bon travail, continue tes efforts » à toutes les pages. Eldar et Anita ont trouvé des petits boulots.
 
Eldar. « Anita fait des ménages chez des gens et  aussi dans un cabinet dentaire. Moi, j’ai ramassé les melons mais je n’ai pas pu continuer parce que je n’ai pas de papiers donc je n’ai pas le droit de travailler. Mes collègues et mon chef n’étaient pas contents mais ils n’ont pas eu le choix. Maintenant, ce sont des amis. Ils nous ont aidés. Ils nous ont donné des vêtements et des jouets pour les enfants. Je n’aime pas rester sans travailler alors je rends service aux amis ou aux voisins quand je peux. Après, on fait des fêtes ensemble. Ils sont inquiets pour ce qui va nous arriver. »

 
*Pour des raisons de sécurité, les prénoms ont été changés.
Pôle Migrant?

Octobre 2015

Centre d'Accueil des Demandeurs d'Asile (CADA), Poitiers

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Par des missions d'accueil, d'hébergement et de réinsertion dans la société, audacia, association loi 1901 reconnue d'Intérêt Général, intervient auprès des personnes en difficulté, en situation de vulnérabilité et de fragilité, en Poitou-Charentes.

 

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