Dix mois à la rue

21 janvier 2015. Dehors, il fait 4° la journée, -5° la nuit. Karim et Manu, accompagnateurs au Pôle Pôle Personnes Isolées, reçoivent en entretien préalable un couple envoyé par l’assistante sociale du secteur de Fontaine-Le-Comte. Sans logement depuis dix mois, Stéphane et Céline vivent une errance contrainte qui les a mené de Charleville-Mézière jusqu’à Poitiers en passant par la Normandie, la Bretagne et la côte Atlantique. Accompagnés de leurs deux chiens, ils se sont « posé » à Fontaine-Le-Comte depuis quelques jours. A bout de forces.

Quelques mois après, installés dans un logement, accompagnés dans leurs démarches par Karim et Manu, ils reviennent sur leur histoire avec beaucoup d’émotion et de franchise. Ils racontent le chemin parcouru jalonné d’obstacles, de mauvais choix, d’incompréhension et de mépris.

 

Stéphane. Je vais partir de 2004. A ce moment-là, je suis ouvrier agricole.

Un peu avant, j’avais rencontré Céline dans l’Aube en 2002. Je travaillais dans la ferme de mon père et aussi dans une autre ferme en remplacement d’une personne déclarée inapte, qui a finalement repris son poste. J’ai perdu ma place. J’ai fait des petits boulots en intérim et j’ai continué à travailler dans la ferme de mon père. J’avais le projet de reprendre après lui. Je comptais là-dessus et je travaillais dur avec plusieurs boulots en même temps. Mais, mon père n’a pas voulu. J’avais des méthodes modernes d’agriculture et il n’a pas accepté que je fasse mieux que lui avec le même matériel.

Après, j’ai bossé aussi en usine, mais j’ai pas supporté d’être enfermé. J’ai fait une dépression et j’ai été licencié.

C’est en 2002 qu’il y a eu la rupture avec ma famille. Mes parents ne voulaient plus me voir parce que Céline était mineure. Ils ne l’aimaient pas.

Je suis toxico depuis l’âge de 18 ans. Tant que j’ai travaillé, c’était pas un problème. Mais après, c’est comme une spirale. Tu as plus de temps, donc tu consommes plus. T’as besoin de plus de drogue et comme t’as moins d’argent parce que tu travailles pas, tu fais des conneries.

 

Céline. Moi j’étais encore à l’école quand j’ai rencontré Stéphane. Mais après, j’ai arrêté et on s’est installé ensemble en 2003 jusqu’en 2005. Les voisins et les commerçants ont fait une pétition pour qu’on parte parce qu’on avait un look qui leur plaisait pas et on écoutait de la musique. Nos fréquentations posaient problème aussi. C’était dans un petit village de 2 500 habitants dans le sud de la France. On a été expulsé. On avait encore un contact avec nos mères. Mais on pouvait pas aller chez Stéphane à cause de son père et ma mère avait pas assez d’argent pour pouvoir nous accueillir tous les deux. Moi, je suis retournée un peu chez ma mère toute seule.

 

Stéphane. En 2007, je me suis fait chopper pour deal et cambriolage. J’ai été condamné à 3 ans de prison dont 2 ans ferme. J’ai fait les 2 ans d’un seul coup. Céline avait dit qu’elle était complice pour alléger ma peine mais ça n’a rien changé et elle a fait 21 mois en maison d’arrêt. En sortant, elle est repartie chez sa mère.

Après, on s’est installé dans les Ardennes. J’ai oublié de signaler le changement d’adresse au SPIP. Comme j’ai pas respecté les conditions de la mise à l’épreuve, je suis retourné en prison pour encore 1 an. C’était septembre 2011 / août 2012. Le plus dur en prison, c’était d’être séparé de Céline.

 

Céline. En 2012, on s’installe à Charleville Mézière. Je fais une formation de remise à niveau en math et en français. Je fais un stage non rémunéré dans un Formule 1. En réalité, je fais le travail d’une femme de ménage et je suis même pas payée. Stéphane recherche un emploi.

 

Stéphane. En 2014, l’immeuble dans lequel on habite est vendu. L’ancien propriétaire  a continué à recevoir les APL. Nous, on le savait pas donc on payait pas les loyers au nouveau propriétaire. Quand on l’a su, on avait 3000 euros à rembourser en 1 mois et demi. On n’a pas pu se retourner contre l’ancien propriétaire. L’huissier est venu début mars. On avait 15 jours pour partir.

On pouvait plus faire face. Céline était encore en formation. Moi je sortais juste de prison.

En mars 2014, on s’est retrouvé à nouveau à la rue. Ca a été le début de l’errance. La Bretagne. Caen. La Manche.

 

Céline. On a passé un mois à La Rochelle. On était harcelé par la police municipale. Ils détruisaient notre toile de tente. Ils nous ont contrôlé plusieurs fois et ils nous refoulaient à une douzaine de kilomètre de la ville.

 

Stéphane. Ensuite, on est parti à Niort, un ou deux jours. A Mauzé-sur-le-Mignon, on est resté un mois chez un paysan qui nous a autorisé à installer notre tente. Après, on s’est arrêté 15 jours à Lusignan. Le problème, c’est quand il y a des conneries dans un village, c’est forcément les gens de la rue. Alors, on est obligé de partir.

En septembre 2014, on était à Ligugé. Là, on s’est fait avoir. On nous a proposé de nettoyer un local en disant qu’après on pourrait s’y installer pour l’hiver. On y passé trois jours. Quand on a fini, on s’est fait viré.

A Poitiers, on est passé dans toutes les communes alentours. On s’est fait viré de partout. En novembre, on s’est  installé à Fontaine-le-Comte, d’abord dans les bois de la commune. Mais, à cause de l’abattage, on a été obligé de partir. Plus loin dans un bois privé, on a repéré une vieille cabane complètement délabrée. On l’a bâchée pour s’abriter du vent, de la pluie et du froid. Mais, c’était quand même très humide. Les propriétaires ont accepté qu’on reste là. Il y avait des rats qui rentraient à l’intérieur. Ils nous mordaient et ils mangeaient toute notre nourriture. Ils arrivent même à grimper. Ils sont très résistants.

A Fontaine, avec le temps, il y a eu un peu plus de solidarité de la part des habitants, des commerçants et des élus. Madame Sandrine Martin, Conseillère Générale de la Vienne, nous a remis un bon de nourriture de 150 euros sans rien demander en retour. Et surtout, il y a eu Monsieur Philippe Brottier, le Maire de Fontaine le Comte. Il a demandé à la secrétaire de mairie de faire les démarches administratives pour refaire nos papiers d’identité et il a pris tous les frais à sa charge, personnellement. Ils nous ont fait confiance. Ils nous ont cru quand on a expliqué qu’on voulait s’en sortir. C’était important pour nous.

La société est injuste. Elle repousse les gens qui sont dans la rue et après elle leur reproche d’être des marginaux. Il faut leur faire confiance, les aider et leur garder une place dans la société. Sinon, on se dit qu’on sert à rien. On a envie de se foutre en l’air. Nous, on est resté parce qu’il y avait les chiens. Ils comptaient sur nous.

 

Céline. On s’est jamais mélangé avec les autres dans la rue parce qu’on voulait pas être mis dans le même lot que ceux qui se droguent et s’alcoolisent. On fait la manche et on veut pas être vus comme des gens tout le temps bourrés qui vont dépenser l’argent pour de l’alcool.

 

Stéphane. Le plus dur, quand on est dans la rue, c’est les paroles des gens.

 

Cécile. Non, pour moi, le problème à vivre dehors, c’est pour l’hygiène. Je vis pour moi. Je m’en fous de ce que pensent les gens.

 

Stéphane. Un jour, à Fontaine-le-Comte, une dame nous a abordé dans la rue. Elle nous a demandé pourquoi on ne travaillait pas. Elle nous a dit qu’on était une honte, qu’on profitait du RSA et de la société. Ca m’a mis en colère. Je lui ai répondu : « J’ai bossé avant. J’ai bossé dur. J’avais deux boulots d’ouvrier agricole en même temps. Et j’ai été militaire pendant 5 ans. J’ai vu des horreurs. Je me suis battu pour vous. » Un peu après, elle est revenue nous voir et elle nous a donné de la nourriture.

Souvent, on nous dit ça. « Va bosser et t’auras un appart ! » Mais c’est compliqué de bosser quand tu vis à la rue. Tu dors pas bien la nuit. Il fait froid, il y a des bruits et les rats. Après, t’es fatigué la journée. T’es pas propre et t’as faim. T’as besoin de faire la manche pour manger. Si tu travailles, tu peux pas faire la manche et tu peux pas manger. Personne peut travailler dans ces conditions.

Et puis, il y a eu le 21 janvier. Quand j’y repense, ça me touche encore beaucoup. Merci à Karim et à Manu. Merci à Madame la Directrice. Ils nous ont mis à l’abri immédiatement.

 

Karim. Après les avoir écouté en entretien, avec Manu, on s’est dit que c’était pas possible de les renvoyer à la rue le temps de la procédure. Ils étaient épuisés et désespérés. Ils baissaient les bras. On était en plein hiver. On avait un sentiment d’urgence sanitaire, d’urgence vitale. Je suis allé voir notre responsable pour lui demander son accord pour passer outre la procédure et les loger immédiatement dans un appartement qui venait de se libérer. Il n’avait pas encore été nettoyé, mais c’était un détail. Le soir même, ils ont donc  été installés dans l’appart et le lendemain, nous les avons accompagné à Fontaine pour faire le déménagement.

 

Céline. Aujourd’hui, on voudrait travailler mais c’est dur de se retaper physiquement. On n’a pas peur de travailler mais on a peur de faire des démarches. On a pas envie d’imaginer ce que les gens pensent de nous parce que c’est pas vrai. Notre situation était injuste.

 

Stéphane. J’ai peur de pas tenir physiquement sur un boulot donc je cherche plutôt des petites missions d’intérim. On a gardé un contact avec le Maire de Fontaine-le-Comte. Il nous a promis de nous aider à trouver un appart à Fontaine si on a du boulot. C’est important pour nous.

A partir du moment où des gens nous font confiance, notre confiance en nous revient. Ca fait du bien d’être considéré à juste titre.

 

 

 

 

Claude Hugonnaud, Responsable du Pôle Personne Isolée. Le 21 janvier reste une date importante pour Céline et Stéphane mais pas que…

Pour l’ensemble de l’équipe présente ce jour-là aussi … la détresse de ce jeune couple,  leurs conditions de vie impensables a essaimé un élan de solidarité  qui nous a tous mobilisé cet après-midi-là pour trouver un solution immédiate.

C’était enthousiasmant de voir chacun s’activer à mettre tout en œuvre pour les accueillir décemment et sans que cela ne soit dans sa fiche de poste ou dans le programme de sa journée.

Il est de ces moments, qui fédèrent une équipe, soutenue par des valeurs communes et la satisfaction du travail accompli.

Ce jour-là,  il n’y avait pas des professionnels dans une procédure d’admission mais des humains solidaires de leurs semblables. Aucun de nous ne pouvait accepter de renvoyer Céline et Stéphane refaire à pied les 10 kms qui les ramèneraient dans le froid, au milieu des rats …

Nous sommes confrontés quotidiennement aux difficultés, à la détresse … ce jour-là, ce jeune couple nous a ramené à l’essentiel, à notre condition d’humain parmi les humains, qui fait des professionnels bienveillants, respectueux et justes …

 L’élan solidaire se voulait empathique et bien traitant pour que nos valeurs éthiques communes ne restent pas des mots et des intentions sur une page blanche.

Le 21 janvier reste pour nous aussi un jour particulier…

 

Septembre 2015

CHRS Les Herbeaux, Poitiers

Pôle Personne Isolée

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Par des missions d'accueil, d'hébergement et de réinsertion dans la société, audacia, association loi 1901 reconnue d'Intérêt Général, intervient auprès des personnes en difficulté, en situation de vulnérabilité et de fragilité, en Poitou-Charentes.

 

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