Quand on est hospitalisé à 23 ans, on perd sa liberté

La première fois que j’ai rencontré Jacques, c’était sur le parking du Logis de la Cour à Jazeneuil alors qu’il ramenait Caline dans son enclos. Il me connaissait à peine et il a commencé à se raconter : palefrenier quand il était jeune, et puis la maladie, son incapacité à vivre seul, le Logis de la Cour. Avec son accord, ceux de sa tutrice et de sa référente au sein d’audacia, je suis retourné le voir pour recueillir son témoignage, émouvant de lucidité et de sincérité, entre le bonheur d’être là et la déception de ne pouvoir être ailleurs.
Voici son témoignage. Voici ses mots.
 

Mon père ne me donnait pas d’argent de poche mais il me payait des cours d’équitation à Thouars où on habitait. Il avait un poney dont je m’occupais. J’ai redoublé ma 4ème deux fois et après je ne voulais plus aller à l ‘école. A 16 ans, j’ai été embauché comme apprenti dans un centre équestre. J’ai fait 3 ans d’apprentissage et j’ai obtenu mon CAP de palefrenier-soigneur. Ensuite, je suis parti en Corse pour m’occuper des chevaux pendant quelques mois. J’ai arrêté pour faire mon service militaire dans les chasseurs alpins à Gap. Au bout de 6 mois, j’ai été réformé et envoyé en hôpital psychiatrique. J’avais 21 ans et c’était le début de la maladie.

 

Ensuite, j’ai travaillé pour le Cirque Pinder à Tours avec Jean Richard. Je m’occupais des chevaux de Willy Mayer. Six mois après, mon père m’a trouvé un nouveau travail et j’ai été embauché à la mairie de Saint-Maur-des-Fossés comme palefrenier-soigneur. Je travaillais au centre équestre municipal et je m’occupais des poneys et des chevaux. Des fois, je donnais des cours d’équitation aux enfants. J’avais le Galop 7. J’aimais bien travailler avec les poneys et les enfants. J’avais un statut contractuel. Ca a duré 1 an. Mais j’ai été licencié pour faute grave à cause de la maladie.

 

Après, j’ai travaillé pendant 1 an aux Haras des Grands Champs chez Marcel Rozier, médaillé d’argent par équipe en saut d’obstacle et entraîneur national de l’équipe de France.
Après ça, je suis parti encore 2 mois et demi dans un Club Med en Toscane en tant que palefrenier. C’était bien. Il faisait chaud.
Mais en 1984, j’ai été hospitalisé en Centre médico-psychologique et à la clinique de la Chesnaie à Chailles près de Blois. J’y suis resté 6 ans. Quand je suis sorti en 1992, je me suis installé chez mon père à Availles-en-Chatellerault. J’étais suivi par un psy de Poitiers. Je me suis mis en couple. On est resté ensemble pendant 4 ans. La séparation a été très difficile. J’ai commencé à boire beaucoup d’alcool. J’ai été hospitalisé à « Laborit » et en 2002, je suis arrivé au Logis.

 

Le logis m’a sauvé la vie. Je sais que je ne suis pas capable de vivre seul et de m’occuper seul d’un appartement.

 

A Jazeneuil, je m’occupe des ânes et des poneys. Il y a Chocolat, Tina et Câline qui est née ici. Ce sont des ânes du Berry. Et les poneys shetland, Poly et Victoire. Il y a aussi Hirondelle, une jument mulassière. Il faut bien prendre soin d’eux. Ils ont des problèmes d’emphysème des poumons et de la fourbure. Ca les paralyse.
Je fais aussi du théâtre et l’atelier chant avec Pierre, des arts plastiques avec Christine, du dessin et de la pyrogravure. J’aime bien la pyrogravure.

 

On se lève à 7h30 et on prend le petit déjeuner. Je me rase vite fait et après à 7h45, c’est la distribution des médicaments et du tabac. On a juste le temps de prendre une douche et de faire son lit. Après, c’est la réunion avec les moniteurs et les résidents pour faire les équipes. Vers 9h15, c’est la pause café, tous ensemble.
Après, je prends mon rôle de soigneur pour Chocolat et Câline. Je leur donne à manger et à boire. Je les brosse. Je m’occupe des poneys et des ânes toute la matinée. Je leur fais les sabots, je regarde s’ils ne sont pas blessés. Je vérifie aussi s’ils mangent bien. Des fois, je les monte mais que dans la cour, jamais au dehors. Quand des enfants viennent au Logis, il monte dessus à cru et on les promène au pas. C’est Poly qui le fait. Il aime bien ça.

 

J’aimerai bien vivre au soleil et avoir une copine.
J’aime bien ma chambre ici. C’est chez moi.
Mais j’aime pas faire le service pendant les repas !! C’est qu’une fois par mois. Ca va.

 

Des fois, j’ai la tête qui tourne et je me sens partir dans les pommes. Je suis schizophrène. Ce sont des traitements lourds et je suis fatigué parfois. J’ai 53 ans.


J’ai pas de projet, je vis au jour le jour. L’avenir me fait peur et l’extérieur me fait peur. Je veux pas sortir du Logis de la Cour même pour faire des courses. J’ai été obligé pour aller au repas de Noël au restaurant. J’étais très mal. Je devais tenir le moniteur tellement j’étais malade.

 

Ma mère s’est suicidée. Mon père s’est noyé. Ma petite sœur est morte. Ca fait beaucoup d’événements familiaux difficiles. C’est peut-être pour ça …

 

J’ai la nostalgie du soleil et de la Corse. Si j’étais plus jeune, j’y retournerai. Il fait toujours chaud. Il y a la montagne et la mer. Ici, le cadre est bien, je peux vivre dans la nature. Mais il manque le soleil.
Tous les ans, je fais une sortie avec Roulottes et nature. Ce sont des vacances adaptées. Je suis allé en Vendée et dans le Puy-de Dôme. L’été prochain, j’irai à Vasles près de Jazeneuil. On peut aussi aller en Italie avec eux. Si je suis en forme, un jour, j’irais là-bas avec eux. C’est mon rêve de finir mes jours là-bas.

 

C’est à cause de la maladie que j’ai pas pu rester en Italie quand j’étais plus jeune. Quand on est hospitalisé à 23 ans, on perd sa liberté. On est sous curatelle …, je sais que c’est pour nous protéger.


Une fois, je m’étais sauvé parce que je ne voulais plus me soigner, je ne voulais plus prendre de médicament. Je suis parti chez ma copine à Lyon. Son père ne voulait pas que je reste chez eux. Il m’a mis dans le train et envoyé chez une tante à Evian. Mais elle n’habitait plus là. Je me suis retrouvé dans la rue. Je ne me soignais plus et j’ai fait une crise de délire. Je me prenais pour Dieu. J’ai volé un tracteur et j’ai tout renversé. Ca fait 30 ans que je suis sous traitement. Quand je ne me soigne pas, je peux avoir des crises mystiques. Ca me fait beaucoup souffrir.

 

Des fois, on se rebiffe un peu contre ça. C’est humiliant d’être assisté comme ça. On peut le vivre comme une régression. On se sent comme un incapable. C’est pour ça que les poneys, c’est important. Les bêtes, elles nous rendent tout ce qu’on leur donne.

 

Février 2015
Logis de la Cour, Jazeneuil
Pôle Handicap, Perte d'autonomie

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Par des missions d'accueil, d'hébergement et de réinsertion dans la société, audacia, association loi 1901 reconnue d'Intérêt Général, intervient auprès des personnes en difficulté, en situation de vulnérabilité et de fragilité, en Poitou-Charentes.

 

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